En 1972, le météorologue Lorenz fait une conférence à l'American Association for the Advancement of Science intitulée : « Predictability: Does the Flap of a Butterfly's Wings in Brazil Set off a Tornado in Texas? », qui se traduit en français par :
« Prédictibilité : le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? ».
Cette métaphore, devenue emblématique du phénomène de sensibilité aux conditions initiales, est souvent interprétée à tort de façon causale : ce serait le battement d'ailes du papillon qui déclencherait la tempête. Il n'en est rien ; Lorenz écrit en effet :
« De crainte que le seul fait de demander, suivant le titre de cet article, "un battement d'aile de papillon au Brésil peut-il déclencher une tornade au Texas ?", fasse douter de mon sérieux, sans même parler d'une réponse affirmative, je mettrai cette question en perspective en avançant les deux propositions suivantes :
Si un seul battement d'ailes d'un papillon peut avoir pour effet le déclenchement d'une tornade, alors, il en va ainsi également de tous les battements précédents et subséquents de ses ailes, comme de ceux de millions d'autres papillons, pour ne pas mentionner les activités d'innombrables créatures plus puissantes, en particulier de notre propre espèce.
Si le battement d'ailes d'un papillon peut déclencher une tornade, il peut aussi l'empêcher. ».
Aujourd’hui encore, l’effet papillon reste une métaphore de la vie quotidienne. Les futurologues considèrent que les transformations sociales seront de plus en plus liées à quelques actions individuelles plutôt qu’à des phénomènes de masse. Ceci parce que deux conditions essentielles à l’émergence sont réunies :
D’une part, la circulation de l’information est plus rapide et plus dense entre les acteurs de la société et les parties du monde. Des évènements auparavant isolés, peuvent maintenant être reliés très rapidement. Cela favorise la transmission et l’amplification des changements.
D’autre part, puisque nous redéfinissons plus vite nos normes et des valeurs en matière de travail, d’économie, mais aussi de vie sociale et de rapports entre États, une infime modification peut transformer en profondeur la carte des échanges.
Ces éléments ne mettent pas pour autant le pouvoir de changer le monde à portée de chacun, mais font s’éloigner la vision d’un sens de l'histoire qui curieusement avait d’ailleurs déjà été récusé par des écrivains comme Karl Marx (mais pas par tous les marxistes) ou Jean-Paul Sartre. L’effet papillon ne fait pas partie des choses sur lesquelles on puisse compter systématiquement, mais la possibilité existe toujours de l’inattendu au milieu des phénomènes les plus ordonnés.
Réflexion sur l’imprévisibilité
À titre indicatif, voici ce que Paul Valéry écrivait le 13 juillet 1932 dans son Discours de l’histoire :
« J’étais en Rhétorique en 1887 (...). Eh bien je me demande à présent ce que l’on pouvait prévoir en 1887 - il y a quarante-cinq ans - de ce qui est survenu depuis lors. (...) En ce même 87, l’air était rigoureusement réservé aux véritables oiseaux. L’électricité n’avait pas encore perdu le fil. (...) Newton et Galilée régnaient en paix. La physique était heureuse et ses repères absolus. Le temps coulait des jours paisibles : toutes les heures étaient égales devant l’Univers (...)
Tout ceci n’est plus que songe et fumée. Tout s’est transformé comme la carte de l’Europe. (...) On ne conçoit même pas quelles opérations de l’esprit, traitant toute la matière historique accumulée en 87, auraient pu déduire de la connaissance, même la plus savante, du passé une idée, même grossièrement approximative, de ce qu’est 1932 »
Le poète et le philosophe pressentaient déjà, par une simple réflexion sur l’histoire, ce qu’allaient confirmer trente ans plus tard des considérations physiques.
Un précédent littéraire
Dans la nouvelle A sound of thunder, parue en 1952, Ray Bradbury met en scène un groupe voyageant dans le temps, et ayant des consignes strictes de ne rien changer. Ainsi ils vont à la chasse au dinosaure mais ce dinosaure avait pour destin de mourir quelques instants plus tard. Au retour, un participant qui avait légèrement enfreint la consigne réalise qu’il a écrasé accidentellement un papillon - et c’est pourquoi leur monde présent dans lequel ils reviennent se trouve complètement changé.